La vierge

C'était la nuit, auprès du Château Rouge, le château du diable, les voitures en clignotis discontinu, résolument bruyantes, vrombissent. Là, en un deuxième étage, en un espace libéré empli couleurs et de fol imaginaire puisant tout azimut, j'ai peins un espace lumineux, point de conscience, entouré de la ville endormie, mon atelier. Cube blanc, infinitésimal, brillant comme autant d'étoiles posées dans le cosmos nocturne. Petite étoile posée sur terre, mon appartement, un atelier, là où j'habite, ma boîte à idées. Mon étoile, il y a longtemps qu'elle se pose avec moi dans les lieux que j'occupe, partout avec mes gestes, naissant passer le présent sur eux, laissant la mémoire du moment comme chose allant trop vite.

 

J'étais là, chez moi, ce soir, cette nuit, comme tant d'autres nuits et tant d'autres soirs. Mon appart', mon atelier, ma Supernova, était en chantier, que ce soit mon alcôve, le trompe-l’œil d'un bord de mer, l'architecture due à une civilisation perdue. Flumenklyat, mon plafond et même mon plancher, tout était en train de se former, et moi, assistant à la genèse de mon cosmos personnel, j'avais installé une feuille blanche de 1,50 m sur 2,50 m.

Je faisais depuis quelques années les signes du zodiaque sur ce même format. Ma énième femme de papier. Au plafond, une grande rosace, spirale structurant l'azimut astral, celui qui se porte vers l'au-delà le plus métaphysiquement élevé, les notes y jouant sur des touches de peinture, sur des routes bordées de pégases et de châteaux. C'était auprès du Château rouge, le château de feu hivernal, celui de Vulcain. Son concierge, attention le diable. Mais moi, bien loin de tout ça, perdu dans mon atelier, boîte à remonter le temps, j'allais peindre religieusement la femme de la Genèse, divine dans un univers en formation, celui d'un temps révolu où le gros œuvre , la charpente universelle se composait eu début du temps de la fin du néant aboutissant, celui de la fin du Rien où tout allait pouvoir commencer. Et moi, dans ma boîte à concevoir, luminosité cubique, dans mon cube, étoile posée sur Terre, avec un escalier qui y mène, j'ai peint et là, c'est très bien peint. Et elle était belle cette vierge, elle m'apparaissait, la traçant dans un travail souple, mon stylo bleu, cylindre issu d'une nébuleuse, retraçant de sa plume fine l'aube de la réalité nouvelle, diurne dans sa conception colorée, issue des vitraux de la Sainte-Chapelle.

Car, ma Vierge, elle était lien religieuse ; son idéal, avoir des ailes, atterrir dans les époques ultérieures, se promenant, diffuse clarté, dans les rayons solaires perdus dans le verre teinté des vitraux, elle voulait propager son regard propulsant, intemporelle, apportant aux époques contemporaine la mémoire de l'extraordinaire moment où tout le chaos originel est devenu ce qui est. Moi, je ne savais quelle force animait ma main ; peut-être que ses yeux s'étaient posés dans les miens, guidant mes gestes d'après son expérience de ces temps immémoriaux. Elle était posée là, son graphisme bleu inscrit dans une cathédrale gothique, ses cheveux d'or naviguant dans le bleu du ciel, et les planètes autour de son visage lui faisaient une auréole. Elle avait dû atterrir là, échouée, ayant volé, se servant d'un vieux rayon de soleil reflété par la Lune ; elle avait réussi à revenir, voulant voir ce que sa genèse était devenue, attirée par la clarté de mon atelier, attirée par la musique, elle avait peut-être voulu se matérialiser, vieil esprit de jeunesse soufflant sur le monde, et à nouveau pouvoir regarder ce que le réel était devenu. Et moi qui me prenais, pauvre peintre dans son atelier, pour Dieu le Père, recréant dans un présent éternel le devenir ; maintenant c'était elle qui me regardait depuis que j'avais posé au crayon-bille noir ses deux pupilles. Pas possible ! Elle me regardait, malicieuse, comme si c'était elle-même qui avait réussi quelque chose, mais, me diriez-vous, qu'est-ce que la matière ?

Cela faisait quelques jours ou peut-être quelques nuits, que je vivais ce tableau, drapeau échu dans mon étoile ; la seule chose qui manquait, c'était le volume par mon inconscient, sa vie était une réalité, fixe, permanente et elle me semblait toujours aussi belle et malicieuse. Au petit matin, je m'endormis.

Lors de mon sommeil elle avait quitté sa feuille, elle s'assit sur ma chaise de paille. « Mais où suis-je ? Où ai-je donc pu atterrir cette fois ? » demanda-t-elle. « Ah ! Il dort ! Tiens des gondoles, depuis que cette terre-bilboquet posée par terre dans son alcôve me taquine j'ai envie de connaître ce lieu. Oh ! Oui, le voyage en valait le détour. » Et la fraîcheur matinale emplit l'alcôve, c'était la marée montante, le jour venait de se lever sur Flumenklyat et elle partit prendre le large sur une des gondoles.

C'est alors qu'elle m'appela : « Rémi, réveille-toi, viens vivre auprès de moi l'intérieur de tes peintures, ne reste pas toujours figé devant, ne pouvant, bien sûr que les créer, mais en restant toujours spectateur, prisonnier du dimensionnel. » Nous partîmes ensemble.

J'eus bien du mal à me réveiller, mais la conscience me rappelait au plaisir de peindre. Car c'est vrai, me diriez-vous, qu'est-ce que le réel ? Sinon une autre vie donnée qui a sa propre réalité. Suis-je aussi conscient lorsque je vis ou lorsque je rêve ? En tout cas, c'est vrai, c'était une femme de Rêve, ma neuvième femme de papier.

Le tableau avec le jour, reprenait de la couleur, ses lèvres orangées me souriaient, de son regard bleu, elle me regardait : « As-tu bien dormi ? », me demanda-t-elle. « Oui, oui, j'ai rêvé de toi, nous voguions dans Flumenklyat. C'est vrai, je n'avais jamais encore vu mes tableaux de l'intérieur. » « C'est beau chez toi », me répondit-elle, et je rendormis. Elle me veillait, elle savait que, petit à petit, les rayons de soleil, ceux de la lumière, allaient s'estomper, qu'elle allait pouvoir retourner à sa Genèse ou peut-être plus tard, être appelée par l'imaginaire d'un autre peintre. Pour l'instant, c'est elle qui me regarde lorsque je dors en face d'elle dans mon alcôve et elle me veille encore et lorsqu'elle n'est pas jalouse, c'est avec elle que je dérive à l'intérieur de mes tableaux, porté en gondole sur les flots de Flumenklyat.

Villerville, juillet 1989
Rémi Dujat